Je vous le jure, être un hipster excentrique, ce n’est plus ce que c’était. Avec l’avalanche de Steam, de Greenlight et d’autres fromageries, on ne peut même plus se la jouer Indiana Jones extirpant une relique vidéoludique des entrailles de la terre. A peine un RPG indé sortait-il le museau de son obscur terrier, que les carabines autoguidées du moitié du globe étaient déjà braquées dessus. Du coup, les snipers avisés qui étaient tapis là depuis des jours, camouflés dans les buissons, à bouffer les vers de terre et à boire la sève des cactus, passent pour des amateurs… Mais quand, le jour fatidique de la Saint Valentin, l’affluence de clics était telle que le paisible site officiel de Basilisk Games s’est effondré sous le coup de la surcharge et est tombé HS pour un peu moins d’une semaine, tu te dis que rien en ce monde moisi n’est vraisemblablement à l’abri des ravages de l’amour. Pourtant, arrêtez-moi si je me trompe, Eschalon : Book III, c’est loin d’être du roman à l’eau de rose, non ?      

C’est quand même une assez longue histoire d’amour qui accole ce tout petit studio originaire d’Indianapolis aux States et ses trois bouquins. En effet, principalement développée par Thomas Riegsecker, qui est accessoirement épaulé par une poignée de personnes pour l’alpha/beta testing et tâches de ce genre, la saga”TM”  Eschalon (attention, prononcé “eh’chalone”) a été amorcée, sept ans plus tôt, en 2007 donc. Sa mission à Basilisk Games, c’est de proposer, sur PC, Mac et Linux, des cRPG pour les vieilles badernes qui s’obstinent à se remémorer encore le temps des grands jeux de rôle. Quelle énorme surprise que ce has-been d’Andy s’y colle, vous allez dire… Ce qui fait qu’on pourrait penser que ce Basilic constitue un des concurrents majeurs de Spiderweb Software dans le genre RPG indé de l’ombre. Hum, je dirais plutôt que, tel un couple de tourtereaux, ils sont complémentaires, tant une grande partie des choix de design est pratiquement à l’opposé. Explications.      

Chérie, je lis en toi comme dans un livre Eschaloné     

Eschalon : Book III s’inscrit donc dans la continuité scénaristique directe du deuxième opus d’il y a trois ans et vient finalement clore cette trilogie. On continue alors le périple du même personnage principal, qui malgré son amnésie latente, va devoir finir de rassembler les mystérieux cristaux Crux selon les instructions du sage Erubor, va mener une ultime bataille contre son némésis Malkur, va lever le voile sur l’énigmatique race des Orakur, et prendre part aux enjeux décisifs du monde d’Eschalon. Ouf, pas évident de présenter le pitch du jeu sans flirter avec le spoil des précédents opus, mais c’était là plus ou moins vaguement les grandes lignes.

En tout état de cause, il faut dire que l’histoire des Eschalon ne casse pas des briques, loin s’en faut. On a affaire à une trame typée fantasy old school, avec son lot de Macguffin, de Deus ex machina et autres artifices usés de ce vieux genre. Ce n’est pas forcément désagréable, hein, ça se laisse suivre tranquillement en toile de fond de l’aventure, surtout que l’histoire admet quelques acrobaties sympathiques. En revanche, ce qui est déplaisant c’est surtout la fin, voire même le dernier quart, de ce troisième opus qui met un terme à la série d’une façon décevante. Sans atteindre non plus les sommets du final de la trilogie de Shepard, celle de Book III arrive comme un cheveux dans la soupe, s’avère particulièrement anti-climatique et laisse un clair arrière-goût d’un truc fait à l’arrache. A la limite, dans Mass Effect 3 on se console comme on le peut avec les romances extra-terrestres, mais ici on reste condamné aux plaisirs solitaires du célibat…


D’autre part, on peut facilement déclarer que l’univers heroic fantasy déployé ici affiche pratiquement les mêmes prétentions que l’histoire qui est mise en scène. Il est en grande partie peuplé des races habituelles, régi par des motivations habituelles et tient compte des considérations habituelles. Rien dans le portrait du monde ne sort de l’ordinaire ou ne prend aux tripes, Eschalon prenant très à la lettre son affiliation vieille école, et son univers est finalement plat comme une limande, pour ne pas dire carrément générique. Encore une fois, ce n’est pas nécessairement un mal rédhibitoire, mais c’est loin d’être un bien appréciable non plus. Il suffit juste de dire que le machin revendique distinctement, et ce à quasiment tous les niveaux, l’influence des vieux Ultima et Might & Magic, plutôt qu’il ne tente de suivre les pas plus modernes d’un Fallout qui aurait fait chavirer mon coeur. Alors bon.

On ne peut pas dire que l’écriture d’Eschalon changera quelque chose à la donne. D’abord, la structure des quêtes secondaires qui décorent l’aventure se risquera quelques fois à soumettre un choix bienvenu, mais ces moments là ne sont pas légion et le reste du temps, le jeu affichera des quêtes très classiques, très traditionnellement old school quoi… Il en va de même pour les dialogues. Le bousin offre bien une sélection de plusieurs choix de répliques et celles-ci sont ponctuées de commentaires descriptifs (des didascalies, comme dirait Pouic), voire même contextuels au cours de vos expéditions. Seulement, le style littéraire en lui même se contente d’être fonctionnel et en fin de compte manque cruellement de fantaisie. Un bon point côté accessibilité de l’anglais – exclusif pour ce troisième opus jusque là – donc, mais vous qui êtes si sensibles aux lettres d’amour bien mielleuses, ne vous attendez pas à vous faire ballotter les baloches par la prose…

Livre-trois, livre-toi à moi, ma bichette  

Néanmoins, force est d’admettre qu’Eschalon a tout de même son petit charme quelque part. Derrière ses airs de 2D en vue isométrique pas dégueulasse, il manifeste un souci du détail sympathique pour un indé du genre. Les effets de lumière sont plutôt réussis, l’équipement porté apparaît sur le skin de votre avatar, le cycle jour/nuit qui prend place est assez bien rendu et les effets météorologiques ne sont pas mal. Le jeu repose aussi sur une dimension sonore qui lui confère un attrait évident que ce soit les nappes environnantes convaincantes, les bruitages tout à fait corrects et surtout le très solide enrobage musical omniprésent. On joue alors beaucoup la carte gagnante du “simulateur de randonnée” où le plaisir de découvrir les environnements (jungles, montagnes, côtes, forêts…), de partir à l’excursion des moindres recoins et sillonner le paysage, participe considérablement à l’expérience de jeu. Bref, vous l’aurez compris, c’est là où la dame déballe vraiment une grande partie de son sex appeal.           

En parlant de capital séduction, il est peut être temps de dévoiler l’un des autres grands atouts d’Eschalon : la gestion du personnage. La création de celui-ci donne déjà le ton : des attributs (force, dextérité, toussa) dont on peut reroll les valeurs aléatoires à volonté, des races (des ethnies plutôt, genre ch’ti, sudiste, etc…) qui induisent des bonus de caractéristiques, des classes (guerrier, roublard, mage, prêtre et Texas ranger), des “axioms” qui représentent une sorte de background offrant un couple de bonus/malus, un choix du genre ainsi qu’un choix du portrait (et la possibilité d’en importer d’ailleurs). Mais aussi et surtout une panoplie de compétences entre divers types de maîtrises d’armes et d’armures, du crochetage, de l’alchimie, de la discrétion, du marchandage, de la cartographie (qui influe sur votre mini-map) et les trucs du genre. Bien entendu, ce joyeux beau monde pourra être chouchouté au fil de l’avancée en niveaux de votre perso, mais vous avez par ailleurs la possibilité de recourir aux services d’un des PNJ disséminés ici et là moyennant finances. Bah ouais, à l’amour comme à la guerre, quand ce que vous avez sous le bras ne vous suffit plus, vous allez toujours chercher la compagnie racolée par votre bourse…


Dans les faits, le terrain de jeu d’Eschalon est subdivisé en une grille carrée : Vous avez la possibilité de vous déplacer dans quatre directions distinctes, soit en maintenant le bouton gauche de la sourie enfoncé, soit via les touches du pavé numérique. Le jeu est alors construit un peu comme un Roguelike, géré par un tour par tour simultané : le monde est figé du moment que le personnage n’effectue aucune action, que ce soit attaque ou déplacement. Vous avez donc la latitude de jouer selon votre rythme, en simili-temps réel quand vos cliques se font effrénés, en tour par tour laxiste si vous décidez de faire le Koala en chaleur…

Les rouages des combats s’avèrent alors très (trop ?) conservateurs vis-à-vis de l’esprit académique des Ultima et offrent ainsi très peu d’options stratégiques du genre compétences actives et consorts. Alors oui, depuis Book II​ on a intégré un système de quatre postures à sélectionner (comme par exemple une posture de parade mais qui vous empêche d’attaquer, ou encore une posture offensive qui augmente vos dégâts au détriment de vos chances de toucher…) et une attaque spéciale liée aux maîtrises des armes, mais on ne peut pas dire que cela bouscule les approches des combats. Puisque le jeu est libertin question multi-classage, je vous suggère alors d’opter pour les divers magies aux côtés de vos maîtrises martiales, histoire de pimenter vos ébats guerriers qui, décidément, font très amour platonique.                 

Sur le papier, ‘fin sur le HTML, tout cela pourrait sembler passablement ennuyeux, mais en réalité, il y a une je-ne-sais-quelle mayonnaise tupperware qui prend malgré tout. En fait, depuis Book IIEschalon vous propose en début de partie de configurer la rigidité des règles régissant votre aventure. Vous pourrez alors activer la gestion de la faim et de la soif, ainsi que la prise en compte de la durabilité de l’équipement, voire même l’interdiction de sauvegarder/charger la partie quand vous êtes atteint d’un mal (maladies, poison, malédiction) et quand les ennemis sont dans les parages. Il y a aussi quelques petites subtilités sympatoches comme le fait que la luminosité influe non seulement sur la visibilité mais aussi sur les chances de toucher, d’où l’importance des torches et autres sources de lumière. Tout cet aspect survivaliste donne sa saveur à l’aventure, qui est déjà très old school dans sa façon de vous jeter dans le feu de l’action sans vous prendre par la main ni vous obstruer à coup d’indicateurs. Il en découle ainsi une expérience bien RPG qui atteste d’un challenge plutôt honorable et renvoie à un espèce de Gothic en 2D isométrique… Ha non ! Si vous vous attendiez à ce que je fasse un calembour sur l’amour gothique, il ne faut pas rêver. C’est trop glauque ce délire, même pour moi… 

Ni une ni deux ni trois, je suis (l)ivre de ton amour, ma chère

Vous savez quoi ? Je suis tellement balaise que, ci-dessus, je viens de tester non pas un, mais carrément trois jeux d’un coup ! Bon, j’avoue aussi que le fait que les Eschalon gardent le même moteur et la même base de gameplay depuis leurs débuts m’aide pas mal sur ce coup. Cependant, autant les évolutions du passage du Book I au Book II sont plutôt notables et appréciables, entre une interface revue, une vitesse de déplacement rehaussée et autres ajouts sympathiques, autant l’apport de Book III est à peine perceptible. Pire, je serais tout bonnement tenté de dire que cet épisode final signe un déclin. En effet, au delà de son contenu, le benjamin de la famille se contente d’apporter quelques menus rééquilibrages dans les restrictions du loot, dans l’effet des compétences et leur augmentation, dans les statistiques de certains nouveaux ennemis et ce genre de choses. Le rendu graphique est un peu plus fin et l’interface, même si tout à fait correcte, reste inchangée mais on déplore pour autant l’impossibilité de reconfigurer les touches sans passer par un fichier .ini, ainsi que le fait que la résolution soit bloquée au 1024×768. Comme quoi, tout le monde ne peut pas avoir l’amour en grand…            

Malheureusement, comme je l’ai fait remarqué, Eschalon : Book III marque une décevante régression par rapport aux acquis de la série. D’abord, pour la première fois dans la trilogie, une tripotée de bugs entache clairement l’expérience du jeu. Il m’était parfois impossible d’avoir le chargement et le basculement de zone alors que mon perso était bien au bout de la carte. D’autres fois, j’avais une horde interminable de mobs qui se pointait dans le vide de la map et me barrait la transition. Entre autres, le marteau équipé par mon personnage ne s’affiche pas sur son avatar et à l’image, j’ai un gars qui se fraye son chemin en filant des mandales monstrueuses. Certaines quêtes (genre celles de l’Elderoak et du cas d’Edgar) sont buggées et infinissables. Le pire c’est que j’assiste occasionnellement à des freezes intempestifs où l’interface déconne m’obligeant alors à tuer la tâche. Et vous me connaissez, je n’aime pas avoir à commettre des crimes passionnels.


Mais la plus grande décadence que nous inflige cet Eschalon : Book III est de loin la linéarité palpable par rapport à l’accoutumée. L’exploration est censée être un atout majeur dans ces jeux et cela m’attriste de dire que le level design de cet opus n’est plus aussi inspiré qu’auparavant. Les cartes semblent plus étriquées, plus cloisonnées, limite comprimées et le plaisir exploratif s’en voit manifestement dégradé. Pire encore que la linéarité, la progression parait bizarrement forcée et contrainte. Le jeu prend effectivement un malin plaisir à nous imposer le passage par des “secrets” souvent pas évidents qui conditionnent l’avancée dans le jeu. Là où dans les autres opus, on avait toujours la possibilité de vadrouiller à droite à gauche quand bien même on était confrontés à un certain obstacle, je me suis surpris ici de voir que j’étais plus d’une fois complètement bloqué parce que j’avais sous-estimé ou omis l’unique issue déguisée et imposée par le design. Déjà que l’amour rend aveugle, alors bonne chance pour repérer ces secrets obligatoires !  

Contrairement à la croyance populaire, les Eschalon ​ne sont pas spécialement longs. Les épisodes ne dépassant jamais la trentaine d’heures de jeu. Et Eschalon : Book III n’est décidément pas le plus long de la série puisqu’il m’a fallu moins de vingt heures pour en voir le bout. Même si, bon, il a le petit mérite d’apporter un éventuel mod kit avec lui… Maintenant, que peut-on dire globalement de cette série ? Ben, déjà, les trois démos shareware sont un bon moyen pour le savoir. Moi, je dirais que Book I tombe un peu en désuétude à cause de ses mécaniques dépassées par son successeur, mais qu’il vaut quand même son pesant de cacahuètes ne serait-ce que parce qu’il possède la meilleure bande originale de la série. Book II​, c’est celui qu’il vous faut. C’est le plus copieux (avec en plus un DLC gratos inclus dans la 1.05), le plus maîtrisé et le plus entraînant. Il a surtout un atout de taille : c’est le seul de la série à avoir été traduit en français, grâce aux efforts de nos amis Madeba et All_zebest. Book III​, vous l’aurez deviné, il ne tient pas la comparaison (même pas les musiques, moins percutantes qu’avant), surtout quand on voit qu’il est vendu à moins de 20 euros – soit au moins le double du prix du deuxiéme jeu et le quadruple du premier – sur GOG et Steam. Encore une preuve que la Saint Valentin, c’est plus une fête commerciale qu’autre chose…   

MAJ : Suite aux efforts de nos valeureux Madeba et Targus, Eschalon : Book III est désormais (presque) traduit en français.  

En définitive, Eschalon : Book III ​c’est un peu comme une boite de Mon Chéri : l’attention est mignonne, la marque est éprouvée et l’enrobage est charmeur, mais il ne faut pas s’attendre à avoir les dents du fond qui baignent avec la liqueur qu’il y a dedans ! C’est un RPG old school pure souche qui ne manque pas de suavité et tout et tout, mais qui, fort malheureusement, n’apporte pas grand chose à la trilogie à part une conclusion hâtive, un level design et une progression peu exaltés, et une ribambelle de soucis techniques. Ceci dit, malgré la série d’indignations qu’il traîne avec lui, ce n’est foncièrement pas une mauvaise affaire.

C’est juste qu’il est préférable de privilégier l’Eschalon : Book II – en français qui plus est – en attendant l’occasion de choper ce troisième volet à un prix plus avenant au cours d’une solde ou d’un bundle… Oui, je sais, je sais. Je vous ai trop gavé avec mon incessant délire romantique au long de ce test de malheur, mais figurez-vous que c’est fait exprès pour transmettre un message subliminal diabolique : l’amour, c’est rudement gavant.           

+ Chouette ambiance visuelle et sonore (pour un indie s’entend)
+ Solide création/gestion du personnage
+ Aspect survie très très plaisant

Note RPG 5 sur 5
Note testeur 06 sur 10

– Level design et progression peu inspirés
– Fin bâclée
– Bugs Bunny
– Régression par rapport à la série

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