Il y a des sagas que l’on évite, non pas parce qu’elles ne nous intéressent pas, mais parce qu’il y a un manque de congruence entre ce qu’elles vous renvoient et les machines sur lesquelles elles s’épanouissent. Ainsi, j’ai toujours eu une fascination probablement renforcée par une aversion ouverte pour Xenoblade Chronicles premier du nom : jeu plus qu’intéressant pour moi, mais coincé sur un hardware qui me débectait, Wii, j’écris ton nom. Ainsi, le portage sur New 3DS a failli me convaincre de craquer pour la machine portable, mais à la réflexion, je n’aimais guère plus le hardware mobile de 2011 que la console de salon de 2006. La possession d’une Wii U en 2017, console pour laquelle j’ai toujours une grande sympathie doublée d’une tendresse sincère -en grand amoureux et défenseur des consoles qui n’ont pas rencontré le succès- a failli me faire craquer pour la version rétrocompatible, mais la perspective d’y jouer avec une Wii Mote me rendait proprement fou.

C’est pour cela que la venue de cette Definitive Edition en 2020 sur Switch, m’a tout de suite ravi. Enfin, je pouvais jouer à ce classique perdu sur des plateformes indignes de l’image que me renvoyait le titre. Enfin, j’étais récompensé de ma patience. Enfin, je pouvais plonger mes doigts, mes mains, mes bras, mes crocs puis mon être tout entier dans le jeu de Monolith Soft, et ce pour au moins les cinquante heures nécessaires pour finir ne serait-ce que l’histoire principale.

Mais n’ai je pas trop attendu, trop fantasmé le J-RPG de Monolith Software édité par Nintendo ? L’atterrissage n’est-il pas trop rude ? Réponse dans les lignes à venir, promis, avec moins d’élucubrations personnelles.

Tellement ambitieux que t’en chiale

Monolith Soft, c’est l’histoire d’une compagnie qui envisage de faire des MMO solos très complexe et vaste sur des machines en retard technologique sur leur temps. Du premier Xenoblade au troisième, en passant par le second épisode, les titres accusent d’un retard technique d’au moins dix ans sur les ténors de leurs époques respectives. Ainsi, ce sont des jeux gigantesques, à l’esthétique ambitieuse, aux systèmes nombreux et complexes, le tout calé dans des machines qui n’embarquent que des technologies éprouvées et matures. Le résultat final est systématiquement le même : des jeux qui vont plus loin que la concurrence, avec des moyens techniques beaucoup plus limités.

C’est parce qu’il y a cette humilité technologique et ces contraintes techniques que Monolith Software impressionne tant : avec Xenoblade Chronicles, développé pour une console à peine plus puissante que la Gamecube en 2010, le studio prend littéralement tout ce que la Wii est capable de donner pour réaliser un jeu qui rivalise véritablement avec un titre PS3 ou Xbox 360. Avec quatre fois moins de puissance technique, on va s’amuser à faire quatre fois plus que de nombreux jeux à gros budget chez la concurrence, parce que nous, ce qu’on ne dépense pas en textures et modèles détaillés, on va l’investir dans de grands et nombreux espaces, dans le gameplay, et dans la réalisation d’une vaste épopée.

L’épopée, sur la base du modèle du Shonen (CF : une grande aventure d’un jeune personnage sur fond de récit initiatique et de responsabilisation du sujet au fur et à mesure d’événements qui lui feront découvrir la complexité du monde) permet à Monolith Soft de systématiquement offrir aux joueurs le lot de moments de bravoures qui permet à l’équipe de balancer ce qui les animent : le désir de faire de la mise en scène bien dynamique. Sans prétentions techniques à la hauteur des plus grands, Xenoblade Chronicles magnifie une réalisation relativement pauvre avec une mise en scène réduisant nos protagonistes à une échelle ridiculement petite par rapport à leur environnement et ce à quoi ils font face. Ce jeu d’échelle fait d’ailleurs partie intégrante de l’identité de la saga : vous êtes un tout petit être qui vit sur le corps de gigantesques titans sur lesquels la vie s’épanouit, les bien nommés Bionis et Mekonis.


Déjà forte de symbolique, cette idée de civilisations qui naissent, s’épanouissent puis s’effondrent sur des êtres vivants aux origines inconnues, rend immédiatement l’univers de Xenoblade Chronicles intriguant : le mystère de la vie et de l’existence est ici posée sur une dépendance des civilisations à une entité supérieure et elle aussi vivante. Le monde n’est-ici pas considérable comme une entité dont on peut jouir sans conséquence, son exploitation a un prix, et les guerres qui y sont conduites pour les intérêts des groupes peuvent nuire au point de mettre en péril le sol qu’ils foulent.

Rien de très original cela dit, l’éternel thème de l’écologie est immédiatement suggéré par cette réalité de l’univers de Xenoblade, jamais abordé directement dans le récit de ce premier jeu, cet implicite demeure important et enrichit le champ thématique traité par le jeu. Parce que l’autre point fort du jeu de Monolith Soft, c’est l’univers et l’histoire. Fort de son contexte relativement unique, de cette réalisation qui veut avant tout vous faire sentir comme le petit élément d’un bien plus grand tout, l’histoire de Xenoblade Chronicles met l’emphase sur la responsabilité de son jeune héros sur ce qu’il croit le dépasser, hors, le récit ne va avoir de cesse de rappeler l’importance de l’homme sur le sort du collectif, mais aussi celui de son environnement.

Cette habitude de placer l’homme au centre de tout et par extension le héros que l’on incarne, est un ressort narratif que certains qualifieraient d’éculer, mais c’est encore le meilleur moyen de raconter une épopée qui implique ce qui compose l’essentiel d’un univers. Et de ce cliché, Monolith Soft en fait un relatif bon usage qui a commencé à me convaincre dans la seconde moitié de l’histoire où les enjeux décollent enfin après une première moitié passée à voyager sur les différentes parties du Titan.

L’occasion d’évoquer la variété relativement convaincante d’environnements : plaines aux arrières plans montagneux particulièrement époustouflants, marécages, champs de cristaux, grottes un peu glauques, plages gigantesques, jungle luxuriante (enfin calmons-nous à l’origine c’est de la Wii !) et complexes industriels, le studio Japonais a fait son possible pour que tout soit fait pour que l’on ait le sentiment de pouvoir découvrir l’univers entier qu’ils ont imaginé, pas juste une portion d’un monde.

J’ai beaucoup parlé de l’écrin du titre, mais je n’ai pas encore évoqué les apports de cette version « définitive ». Profitant de la puissance plus importante de la Switch comparé à la Wii, Xenoblade Chronicles jouit des quelques avancées techniques du moteur de sa suite. Ainsi, les effets visuels se font plus nombreux et détaillés, la profondeur de champ plus lointaine, les ombres sont désormais dynamiques et mieux définies, et l’on gagne en clarté d’image. Le plus grand luxe de cette version, c’est d’avoir troqué les gueules rigides et triangulaires des personnages pour des modèles bien mieux définis et animés. Certains reprocheront le changement d’intention esthétique entre les visages presque crayonnés à la Vagrant Story du jeu d’origine pour une déclinaison largement plus typé « manga animé » dont l’influence d’un certain Xenoblade Chronicles 2 n’est pas étranger, mais eh, niveau expressivité des visages on y gagne à fond, et donc en crédibilité de la dramaturgie aussi.


Petit mot sur la dramaturgie, et la crédibilité émotionnelle de l’ensemble : les comédiens de doublage s’en sortent bien en version Anglaise, si les animations ne sont pas folles, les musiques ré-orchestrés sont un pur délice et élèvent le jeu dans des dimensions qui lui auraient été autrement inateignables. En gros, Monolith Soft n’a pas fait un mauvais taff, mais la musique de Yoko Shimomura passe au-dessus du reste. En même temps, qui peut tester la compositrice de la bande son de Final Fantasy XV et Kingdom Hearts ? Eh bien à part peut-être Keichi Okabe (Nier, Nier Replicant et Drakengard III) et l’inénarrable Nobuo Uematsu (Final Fantasy I jusqu’au XIV à l’exception du XIII, Lost Odyssey… Tu peux pas le test) je ne vois pas grand monde.

Vous avez 200 heures devant vous ?

Pour que l’épopée soit crédible, il faut qu’elle soit longue et remplie de rebondissements qui rabattront régulièrement les cartes. C’est la même philosophie pour les systèmes de jeux et le contenu du titre, pour ainsi dire, faisons parler les chiffres : sept personnages jouables et chacun d’eux à plus d’une dizaine d’arts de combat à augmenter jusqu’à 12 niveaux par catégorie, trois arbres de compétences de quatre crans, et une série d’armes, armures et équipements exclusifs. Vous ajoutez à ça plus de trois cent quêtes secondaires, une ville à reconstruire, des étendues gigantesques à parcourir avec leurs lots de secrets, boss, sous boss et ingrédients pour construire des équipements pour améliorer les capacités de vos personnages… Comprenez bien, Xenoblade Chronicles est là pour vous offrir assez pour sécher au moins 67 fois la batterie de votre Switch, et il en tire une assez grande fierté.

On a fait (un peu) parler les chiffres, on va s’intéresser désormais à ce qu’on fait durant ce temps de jeu. Xenoblade Chronicles a cinq principales mamelles que je déclinerais ainsi : la première et plus importante c’est que c’est un jeu d’exploration qui vous laisse le loisir d’explorer ses grands espaces que vous allez découvrir une suivant une trame relativement linéaire. Cette seconde mamelle qui est l’histoire, demeure un aspect presque vital du titre, qui ne pourrait autant mettre en avant l’exploration sans ce récit qui vous pousse à découvrir le vaste titan. La troisième mamelle est plus mécanique : le système de combat.

En semi-temps réel, les attaques sont automatiques à l’instar d’un World of Warcraft, d’un Pillars of Eternity ou pour les plus anciens, un Baldur’s Gate ou Star Wars : Knights of the Old Republic. Accompagné de deux compagnons en simultanés maximum (mais sans possibilité de contrôler plus d’un personnage à la fois) vous n’avez pas la possibilité de mettre en pause l’action, mais vous pouvez déclencher des arts de combats qui peuvent être plus efficace selon votre positionnement par rapport à l’ennemi, ses faiblesses élémentaires, ou les handicaps dont il souffre actuellement. Ce système de combat, relativement passif dans les premières heures, se fait largement plus dynamique lorsque l’on débloque l’essentiel de l’arsenal tactique de nos personnages (vers le niveau 30 environ). Une fois que l’on est rôdé, il y a un long moment où l’on profite à fond de ces outils, puis vient le moment où tout cela tourne un peu à la routine et traîne en longueur dans le dernier quart, et c’est alors l’intensité narrative qui prend le dessus.

Dommageable, le système de combat n’en reste pas moins d’une richesse satisfaisante et d’un ressenti suffisamment impactant pour nous y faire adhérer. Pour l’anecdote, il m’arrive de relancer le jeu juste pour pouvoir placer un enchaînement avec mes deux autres comparses et dégommer du boss en deux-temps, trois mouvements. Comme on dit dans la langue de Rebeudeter : « Sah, quel plaisir ! ».


Pour minimiser la redondance des combats, vous pourrez compter sur l’exploration, la collecte et tous les aspects de progression qui aideront à dynamiser et renouveler (un peu l’ensemble) de quoi revitaliser suffisamment l’expérience pour que la boucle de gameplay ne vous fatigue pas trop.

La quatrième mamelle c’est d’ailleurs tout ce système de progression qui vous demandera parfois de faire des échanges de compétences et d’expertise entre les personnages (en gros les personnages s’apprennent des choses afin de rendre leurs comparses plus polyvalent). Il y a aussi évidemment un système économique qui vous permettra d’acheter et débloquer de nouveaux crans d’améliorations de vos arts (mais pour ça il faudra de l’argent, que l’on gagne essentiellement dans les quêtes secondaires très fedex, mais confortable à faire car elles ne nécessitent pas de retourner voir le donneur de quêtes pour être validées).

Le dernier aspect important du gameplay de Xenoblade Chronicles, c’est l’affinité entre les personnages. En bref : plus vous êtes accompagné par un personnage et accomplissez combats et quêtes avec eux, plus vous développerez vos relations. Cela vaut pour tous les personnages entre eux, donc essayez de varier vos équipes ! D’autant qu’à la clé, vous débloquerez des conversations exclusives qui creuseront le passé des personnages et bien sûr feront encore évoluer les relations.

Avec tout ça, vous avez une idée globale de ce que le titre a à vous offrir, et il y a probablement d’autres aspects qui enrichiront votre parcours sur les titans Bionis et Mekonis, mais je vous en laisse la surprise !

Donc est-ce que la version Switch est bien la meilleure version du titre ? Eh bien avec son contenu supplémentaire (une dizaine d’heures de plus) et ses améliorations d’ergonomie et visuelles, oui, seulement, reste une petite réalité qui peine un peu. à l’instar du techniquement très peu robuste Xenoblade Chronicles 2 et sa résolution d’image assez basse, cette nouvelle édition partage ce même problème : c’est un peu flou, et ça tourne finalement pas aussi bien que prévu, les chutes de framerate se font régulière dans les gros combats et on sent bien que la Switch n’est pas totalement taillées pour les ambitions de Monolith Soft. Si bien que j’espère que Xenoblade Chronicles X Definitive Edition, s’il arrive un jour, sortira sur la prochaine console de Nintendo plutôt que de risquer la folie de le sortir sur Switch : le jeu ferait fondre la machine.

Pas parfaite, cette conversion demeure la meilleure pour découvrir le jeu de Monolith Soft, et comme vous l’avez compris : quel jeu ! Si il n’est pas étranger à quelques défauts qui sont dû à son game design ou aux tares techniques qui viennent avec une telle ambition sur des machines limitées, il n’en reste pas moins que Xenoblade Chronicles Definitive Edition est l’un des J-RPG les plus éclatants que j’ai pu faire, et est un point de départ formidable pour une série donc je ne manquerai pas de vous parler à nouveau dans un avenir relativement proche.

Mais en attendant, si vous avez deux cent heures devant vous et que comme moi, vous rêviez qu’un J-RPG vous fasse mentir sur votre naturelle aversion pour le genre, vous savez quoi faire.

Note testeur 08 sur 10
Ancien rédacteur des sites disparus "Loutrage" et "RPG France", refuse le chômage technique, écrivain impulsif capable de gratter huit articles en deux jours puis partir en jachère pendant trois mois.Obsessionnel, il aurait écrit plus de cinq fois sur KOTOR II et se justifierait probablement de le refaire à nouveau pour faire l'éloge du titre...
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Zemymy

Merci de partager avec nous ce très beau test Marcheur.

Killpower

Décidément nous avons une recrudescence de tests de jRPG. Tu me donnerais envie d’y jouer Marcheur. Seul hic, il faudrait me fournir la console … 😉