Les jeux indépendants continuent leur fébrile effervescence. Peut-être sommes-nous en pleine apogée de ce courant, cette mode pourrait ne pas durer. En attendant, les jeux défilent les uns après les autres ; plus ou moins bons, hardcore ou accessibles, plagiés ou innovants, sérieux ou délirants. Tout le monde s’essaye à Kickstarter – ou autre plateforme de crowdfunding – et la plateforme de vente du sacro-saint Gabe Newell voit son catalogue croître à un rythme aliénant. Pourtant, rares sont les jeux qui me surprennent, qui m’offrent autre chose que ce que j’attendais d’eux. Sunless Sea fait partie de ceux-là. Sur le papier, le projet est assez classique, développé par Failbetter Games – ayant précédemment créé Fallen London, un browser game narratif avec quelques éléments RPG –, Sunless Sea se pose comme un roguelike.

Lui aussi narratif, en 2D et faisant la part belle à l’exploration et aux inspirations lovecraftiennes. Intriguant sans être vraiment original me direz-vous. Pourtant, Sunless Sea est un jeu étrange et les comparaisons nombreuses avec des jeux comme Faster Than Light ou Out There n’ont pas de sens à mes yeux. Certes, Sunless Sea n’est pas vraiment un roguelike : la définition, sans être totalement fausse, reste inexacte. Même si le soft est muni de mécaniques RPG solides et nombreuses, de phases textuelles à la LDVELH de qualité et propose une exploration qui offre une cohérence à toutes ses mécaniques. Sunless Sea n’est pas un roguelike, ni une aventure textuelle, ni un jeu de survie ou d’exploration. C’est un titre atypique et c’est pour cela que je vous en parle ici.

Bienvenue à Fallen London, bienvenue aux portes de l’Enfer.

Jadis Londres était rayonnante, merveille du monde occidental en pleine ère victorienne. Désormais, la cité a perdu tout son éclat, ses ruelles sont crasseuses et sa populace décadente. La mégalopole a chu – au sens premier du terme – sous terre, perdue dans une mer sombre, verdâtre et sujette au brouillard. Voici Fallen London où se côtoient universitaires aux obsessions étranges, criminels et corsaires alimentant le marché noir, êtres atypiques et plèbe aliénée. Cette mer souterraine se nomme l’Unterzee, le climat y est malsain et le surnaturel quotidien. Bien des richesses et des secrets se cachent dans ces eaux sombres et chaque expédition, chaque port apportera son lot d’histoires passionnantes.


Cela tombe bien, c’est à vous d’entendre, de transmettre ou même de vivre ces contes mystérieux. Vous êtes un Zee-Captain, mais jadis peut être étiez-vous un ancien soldat, un prêtre aux mœurs étranges, un philosophe cartésien, un poète rêveur ou même une ombre inconnue de tous. Sunless Sea vous demandera de concevoir l’avatar qui vous sied le plus : nanti ou plébéien. À vous aussi de choisir vos conditions de victoire : cherchez-vous la richesse, la gloire, le savoir ou les os de votre feu père ? Car les Zee-Captains se retirent à temps ou meurent jeunes. Et votre destin vous mènera à une mort certaine. Pour le moment, ces considérations quelque peu morbides vous paraissent lointaines. Votre seule envie est de quitter le port, de commencer à découvrir des îles aux coutumes extravagantes.

Avant de braver les flots, un tour au dock s’impose. Pour vous épauler, vous aurez à disposition des officiers, l’un sera avec vous depuis le début, et vous en croiserez d’autres au fur et à mesure de vos aventures. Chaque officier a un poste défini, mais leur rôle n’est pas seulement de booster un peu vos statistiques, ce sera avec eux qu’il faudra échanger des « secrets » durement gagnés – et faisant figure de points d’expérience – contre des augmentations de statistiques. Qui plus est, chacun aura sa propre histoire que vous serez peut être amené à découvrir. Ensuite, vous aurez aussi votre équipage lambda – qu’il faudra souvent remplacer –, cette main d’œuvre aura son importance durant certains événements ou durant les combats.

Intéressons-nous à votre navire, j’imagine que vous en êtes fier, pourtant, il faut avouer que ce n’est pas le meilleur qui soit : sa coque est fine, son équipement peu performant et ses cales bien trop petites pour vous permettre de longues expéditions ou de réels échanges commerciaux. Qu’importe ! Un jour, la richesse vous sourira ! Après tout, ne dit-on pas qu’elle sourit aux audacieux ? Et audacieux, il faudra parfois l’être. Ce jour-là, vous pourrez acheter le plus beau rafiot qui ait jamais été amarré à Fallen London et le munir d’un équipement dernier cri, ou être propriétaire d’un bel hôtel particulier et dire adieu à la vie de Zee-Captain.


Trêve de rêveries, il est probable que ce jour n’arrive jamais, et il est temps de quitter le port. De toute manière, vous reviendrez vite, seule Fallen London vous proposera des ressources à prix corrects. Qui plus est, même si Sunless Sea vous proposera bon nombre de quêtes et des objectifs divers et variés, Londres sera votre point de chute. Ainsi, l’une des tâches récurrentes, quand vous arriverez dans un nouveau port, sera de compiler des rapports sur la situation locale et de les transmettre à l’amiral londonien. Ce dernier n’est pas ingrat, et vous donnera en échange quelques ressources et de précieux echoes – monnaie locale. Et puis, les faveurs d’un amiral c’est toujours utile et bon à prendre.

Une odeur de fioul émane désormais de votre véhicule en marche. Plusieurs constats s’imposent, le premier d’entre tous : vous n’allez pas bien vite. Sunless Sea – comme d’autres jeux récents, type Wasteland 2 – nous rappelle une époque lointaine où le jeu avait le droit d’être lent et contemplatif. Les phases terrestres nous poussent à nous arrêter et à lire, les phases navales à voguer lentement sur des eaux sombres. Ce rythme ne plaira pas à tous, mais, fendre les flots avec langueur a son charme, je vous l’assure. Néanmoins, il y a un point sur lequel ce rythme pèse : les combats.

Ne nous mentons pas, vous aurez tendance à les éviter, votre bâtiment étant fragile et les créatures ou vaisseaux croisés rarement sympathiques. Mais le réel problème est que les combats manquent de dynamisme. Cela tend à s’arranger au fur et à mesure que vous améliorerez votre navire, engagerez des officiers performants et boosterez vos statistiques. En effet, cela vous permettra aussi d’obtenir d’autres compétences de combat – n’étant muni que d’un pauvre canon tirant lentement à l’origine –, malgré tout, il reste lourd et pas forcément bien équilibré.


Les vaisseaux adversaires sont simples à abattre car lents et ayant une vision limitée, mais dès qu’il s’agit d’une créature agile : la fuite restera bien souvent la meilleure des solutions. De toute manière, les combats seront peu nombreux – sauf si dans votre folie, vous agressez tout ce qui passe. Ou si vous avez besoin de ressources et donc n’avez pas d’autre choix que de vous repaître de chair de chauve-souris.

Les vraies difficultés ne viendront pas de là mais plutôt de la gestion de vos ressources. Vos moteurs ont besoin d’être alimentés (ici, par du fioul) et si vous n’en prévoyez pas assez, vous pourriez très bien ne pas réussir à revenir à Fallen London. Heureusement des concessions permettent d’économiser ce dernier ; par exemple, si vous éteignez vos phares et que vous les utilisez à bon escient, votre réserve de carburant durera bien plus longtemps.

Seulement, votre équipage n’aime pas particulièrement naviguer, tous projecteurs éteints, dans cette mer voilée. De ce fait, la terreur de ces derniers n’en augmentera que plus vite. Et si l’effroi n’est pas toujours une mauvaise chose et vous permettra de découvrir bien des mystères, une fois que vos hommes seront terrorisés, ils risquent de perdre tout bon sens et de provoquer une mutinerie. En outre, vous devrez aussi remplir la panse de tout ce beau monde – à moins de vouloir céder au cannibalisme, ce qui pourrait être suspect à force de revenir à Fallen London avec moins d’hommes que précédemment.


Reprenons donc, l’Unterzee, avant d’être un champ de bataille, est un terrain de jeu à découvrir : vous y trouverez maelstroms, îlots, créatures étranges, abysses et tant d’autres choses. Et vous devrez cartographier cet océan au fur et à mesure. En outre, découvrir de nouveau lieux – tout comme la résolution de certaines quêtes – vous permettra d’obtenir des fragments. Une fois un certain nombre de fragments accumulé, vous fabriquerez un item nommé « Secret ». Cet item vous permettra de débloquer de nouvelles zones dans certaines îles, de monter vos statistiques et seront parfois nécessaires à la résolution de certaines quêtes. Ce système fait donc figure de points d’expérience.

Entre nations rivales, corsaires et aliénés.

Imaginons donc que vous n’êtes pas mort tout de suite et que vous veniez d’ancrer votre vaisseau dans un port inconnu – ou connu d’ailleurs –, là, tout passera par votre journal et par les phases textuelles fleurant bon LDVELH. Pour apprécier Sunless Sea, il faut aimer lire car toute la narration passe par ce biais, et il faut aussi faire des choix, qu’ils soient moraux ou non. Plusieurs actions seront toujours possibles et vous ne pourrez pas revenir en arrière. Le jeu est donc bavard et le style utilisé un peu étrange ; très littéraire, c’est un étonnant mélange : ça fleure bon le Lovecraft – l’univers aide beaucoup – mais cela nous rappellera aussi la plume de Pratchett et son humour.

Les textes du jeu sont très agréables à lire mais placent le jeu dans une catégorie : celle où une bonne compréhension de la langue de Shakespeare est nécessaire. Les quêtes consisteront donc à bavarder, à apporter les bons items au bon endroit pour valider des quêtes ou débloquer des actions – ou à expérimenter quitte à provoquer des catastrophes. Chaque île aura son lot d’intrigues à vous proposer et généralement, il faudra y revenir un certain nombre de fois – en ayant accompli d’autres quêtes et récolté divers items – pour en faire le tour. Parfois, vos actions et vos choix bouleverseront le destin des habitants de l’îlot et auront des conséquences plus vastes.


Certaines actions dépendent de l’aléatoire mais aussi de certaines conditions, comme votre nombre d’hommes, votre score de terreur, vos statiques, etc. Avant de quitter une île, n’oubliez pas de compiler un rapport mais aussi de jeter un œil aux marchands locaux. Vous aurez besoin d’argent pour financer vos expéditions et avancer, et l’un des moyens pour s’enrichir est le commerce. Si cela est optionnel, s’amuser à acheter et à revendre au fur et à mesure de vos voyages reste une valeur sûre.

À un moment ou un autre, vous retournerez à Fallen London : rendre vos rapports, et vous reposer, vous et votre équipage. Puis, le cœur lourd, vous repartirez : vous avez tout un monde à découvrir. Sunless Sea peut paraître très obscur au premier abord, le soft ne vous informant de rien – ou presque – et ce volontairement. C’est aussi pour cela que je vais arrêter de vous parler des mécaniques de jeu, si le soft se découvre et s’apprécie de la sorte, vous dévoiler toutes les mécaniques serait nuire à votre plaisir de jeu. De même pour les intrigues, que je vous laisse le soin de vivre par vous-même.

Un roguelike ? Pas si sûr.

Néanmoins, avant de conclure, il faut s’arrêter sur deux points importants. Tout d’abord la permadeath. De base, vous n’avez qu’une sauvegarde automatique et constante, donc si vous mourez cela signe la fin de votre odyssée. En revanche, si jamais vous aviez des propriétés à Fallen London et un légataire (qu’il soit de votre sang ou non) alors certains de vos biens lui reviendront et vos conditions de départ ne seront pas les mêmes que lors de la partie précédente. Sinon, tout reviendra à un rival, mais autant dire que vous repartirez sur des bases entièrement nouvelles.

Il faut noter que si la permadeath n’est pas désactivable, vous pouvez choisir de jouer dans un mode de sauvegarde manuelle – qui vous permettra donc de recharger votre partie et d’éviter de connaître un destin funeste. Même si je n’ai pas joué dans ce mode, je vous le recommanderais. En effet, si Sunless Sea a un défaut certain, c’est sa rejouabilité. Même si les développeurs ajoutent de nouvelles histoires et que des extensions verront le jour, c’est un jeu narratif et textuel.


Lors d’une nouvelle partie, les îles changent de place pour permettre une exploration renouvelée, mais les intrigues proposées par ces dernières restent inchangées et même si certaines quêtes proposent des embranchements et des conséquences réelles : une fois que nous connaissons toutes les histoires que veut nous livrer le jeu, la rejouabilité est nulle. C’est en cela que le côté roguelike du titre pèche – outre le système de combat loin d’être tactique. Finalement, il vaut mieux sauvegarder et avoir une aventure complète, que de recommencer inlassablement sans découvrir tous les mystères de l’Unterzee et risquer de refaire plusieurs fois les mêmes scénarii. Si le principe du jeu vous plaît, sachez que faire le tour du titre prend environ 30h – selon votre rapidité et vos échecs.

Pour finir, un petit détour sur la technique. Graphiquement, le jeu a une direction artistique marquée et une atmosphère graphique forte. Même si ce n’est pas la plus belle technique du monde et que c’est un peu trop verdâtre, cela suffit amplement au plaisir des yeux. La bande son est elle aussi de qualité, elle est discrète et vous abandonnera facilement dans le silence, mais elle est efficace et participe grandement à l’ambiance du soft.

Comme je le disais en préambule, ce n’est ni un roguelike, ni un RPG, ni un LDVHLH. C’est un titre atypique qui mérite le détour : que ce soit pour son univers aux inspirations lovecraftiennes, sa qualité d’écriture, ses mécaniques bien pensées ou sa cohérence. Mais Sunless Sea n’est pas un jeu qui plaira à tous, il faut aimer lire, prendre son temps et se déplacer avec paresse. Il faut aussi prendre en compte les mécaniques de combat un peu lourdes, la difficulté et l’absence volontaire d’explication des mécaniques. Si le soft est très immersif et a un univers recelant de mystère qu’il est extrêmement plaisant de découvrir, le jeu pèche par son côté trop scénarisé qui fait que la rejouabilité devient limitée dès que nous avons fait le tour de cet océan étrange. Malgré tout, Sunless Sea est un jeu sublime, le temps d’une découverte.

+ Style et qualité d’écriture
+ Univers fouillé
+ Ambiance lovecraftienne
+ Mécaniques nombreuses et cohérentes
+ Bande son discrète mais efficace

Note RPG 3 sur 5
Note testeur 07 sur 10

– English only
– Rejouabilité limitée
– Combats

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