« Pourquoi jouer à SpellForce 3 lorsque l’on peut jouer à Warcraft ? ». Ce furent les premiers mots que m’adressèrent mes camarades de classe lorsque je leur présentais avec fierté ma toute dernière acquisition qui venait égayer mes longues soirées de collège. J’aurais pu objecter sur l’affinité particulière que j’entretenais avec les somptueuses musiques du jeu, mais cela aurait été un mensonge. La vraie raison prend place en un matin ensoleillé lorsque ma grand-mère m’emmena dans un grand centre commercial et me tendit un billet, m’enjoignant d’acheter ce dont mon cœur désirait. Mes mains ont rapidement parcouru les rayonnages avant de tomber sur la saga SpellForce dont le prix coïncidait parfaitement avec l’argent que je tenais fébrilement entre mes mains moites. Un hasard qui, comme le dit l’expression, fit bien les choses, car rapidement, ce fut le coup de foudre.
Le devenir incertain d’une licence
S’il est un mélange que l’on retrouve que trop rarement sur le devant de la scène depuis ces dernières années, ce serait bien celui du RTS/RPG. Devenu culte après l’apparition de Warcraft III en 2002, le genre a eu de belles années devant lui, relançant l’intérêt des joueurs pour les jeux de stratégie et favorisant par la même occasion l’émergence de nouvelles licences phares dont les SpellForce en 2003. Développé à l’origine par le studio Phenomic à qui l’on doit les deux premiers opus, celui-ci a rapidement été racheté par Electronic Arts qui n’a pas manqué à sa réputation de cracher sur une mine d’or en le démantelant en 2013, mettant à pied 60 de ses employés. Fort heureusement, après la faillite de son éditeur Jowood, la licence a ensuite été transférée à THQ Nordic qui confia sa toute nouvelle acquisition au studio allemand Grimlore Games dans l’optique de développer un troisième titre. Pour les fans de la licence, voir confier le devenir de SpellForce à ce studio qui n’avait pas de réelle production à son actif (même s’il avait participé et travaillé sur plusieurs autres jeux) avait de quoi leur faire grincer les dents.
Après environ 10 ans d’un silence plus qu’inconfortable, THQ Nordic annonce en 2014 le développement de SpellForce 3 qui verra finalement sa sortie définitive en décembre 2017. Un parcours du combattant pour préserver cette licence révérée par ses fans, mais n’aurait-il pas mieux valu que celle-ci sombre dans l’oubli ?


Jamais Eo ne fut si sombre
Là où les anciens SpellForce de Jowood nous contaient une histoire bien plus classique en termes de fantaisie, le SpellForce de Grimlore a lui décidé de baigner l’ensemble d’une bonne dose de dark fantasy, savamment éparpillée sur la cinquantaine d’heures de la campagne. Se déroulant chronologiquement avant les précédents opus de la série et plus particulièrement avant la Guerre de la Convocation, événement mythique des SpellForce ayant amené les mages les plus puissants d’Eo à s’affronter jusqu’à en fragmenter le monde, le SpellForce de Grimlore n’en demeure pas moins en proie à d’importantes dissensions.
Le jeu prend ainsi place après la Guerre des Mages, moment ayant vu des mages renégats se rebeller contre l’autorité de la Couronne de Nortander et qui après avoir été matée par cette dernière, a laissé dans son sillage des terres dévastées et des colonnes de réfugiés à perte de vue.
Dans un prologue vous plongeant aux commandes de Sentenza Noria (alias le doubleur de Geralt en anglais), vous allez réussir à sauver l’un des enfants d’Isamo Tahar, le mage félon à l’origine de cette rébellion, et vous allez rapidement prendre conscience qu’il va s’agir du personnage central que nous, joueurs, allons devoir incarner par la suite.
Comme si cela ne suffisait pas, c’est dans ce contexte d’après-guerre qu’un fléau mystérieux va se répandre parmi la population d’Eo. Un mal étrange et mortel portant le nom de Brûlesang et dont aucun moyen de guérison semble possible. Le peuple, désemparé par ces catastrophes et n’ayant plus personne envers qui accorder sa confiance, se tourne vers la Pureté de la Lumière, une organisation menée par le charismatique Rondar Lacaine qui prétend que les mages sont la cause des malheurs qui se sont abattus sur le monde et que seul le retour d’Aonir, le père de tous les dieux, permettra de restaurer la splendeur passée d’Eo.


Pour parler rapidement du scénario, vous incarnerez le caporal Tahar, fils du mage félon Isamo Tahar. Recueilli par la Garde du Loup après votre sauvetage par Setenza Noria, vous œuvrerez pour la Couronne de Nortander afin de mater les dernières poches de résistances et d’enquêter sur cette mystérieuse maladie. Méprisé par vos proches qui voit en vous le rejeton de l’un des hommes les plus diaboliques qui soit, vous serez constamment remis en question et jugé par ceux-ci. Il vous viendra peut être alors rapidemment à l’esprit que votre place parmi eux est comptée…
Fait important à constater, la trame narrative est beaucoup plus plaisante à suivre que dans celle des anciens SpellForce, ceci grâce à une écriture d’une très grande qualité et à un doublage très efficace. Même si l’histoire semble classique de prime abord, on se rend très vite compte qu’elle s’avère très riche, bien ficelée et d’une redoutable efficacité. Mêlant intrigue politique, fanatisme religieux, manipulation, assassinats et j’en passe, le monde d’Eo n’est plus aussi mièvre qu’auparavant et s’assombrit à mesure que l’on progresse dans l’histoire. Le jeu étant une préquelle aux deux premiers titres, les joueurs ayant une connaissance du lore y verront des multiples indices disséminés durant la campagne qui expliqueront les liens entre ce SpellForce 3 et ses aînés.
La quête principale est également jalonnée de plusieurs trames secondaires, appréciables, courtes et sans réelle difficulté, mais qui nous permettra de nous immerger dans l’ambiance. Il est aussi important de relever que Grimlore a poussé au maximum la dimension RPG du titre, au travers notamment de sa palette de compagnons travaillés et charismatiques, mais également avec les quelques choix qu’il nous proposera et qui façonneront les différentes fins. Pour parler rapidemment d’eux, vos 8 compagnons s’avéreront être bavards, spirituels et parviendront à s’ancrer parfaitement dans l’univers. Les longues conversations avec eux dans notre « quartier général » nous en apprennent toujours beaucoup sur le monde en général ainsi que sur leurs motivations. Terminé les personnages fades, sans saveur et génériques, les compagnons de SpellForce 3 étonnent agréablement au fur et à mesure qu’ils se révèlent. Il est possible de n’en emmener que trois avec vous lors des missions et il est vrai que ce choix peut être extrêmement difficile tant ils sont tous attachants.
De surcroît, afin de faire face aux forces ennemies, Tahar et ses compagnons auront à leur disposition de multiples compétences, réparties dans un arbre à trois branches. L’aspect RPG reprend ainsi une place importante puisque l’on retrouve des points de caractéristiques à distribuer dans les différentes catégories dont la force, la dextérité et autres afin de personnaliser leur façon de combattre. De même, il sera possible de leur faire équiper une palette d’armes et d’armures différentes, en fonction de leurs statistiques et de leur niveau. Rien de bien innovant, mais qui demeure tout de même très appréciable.


Un RTS efficace mais timoré
Après ce bond en avant sur son côté RPG, on s’attendait à un saut d’une même longueur sur son côté RTS. Malheureusement on en perd davantage que l’on en gagne. Comparé à ses prédécesseurs, le titre ne nous permet de jouer que trois camps : les Hommes, les Elfes et les Orques. L’on en vient à se demander quid des Elfes noirs ou des Nains ? Même s’il nous arrivera d’en croiser quelques-uns, ils ne seront hélas pas recrutables à titre de faction. C’est dommage, d’autant plus que même s’ils arborent une personnalité qui leur est propre, les spécificités de gameplay de chaque race ne s’en trouvent pas vraiment bouleversées. L’on pourrait même ajouter que bien que tous les éléments propres au RTS sont réunis : la capacité de créer sa propre base, de produire sa nourriture à travers la cabane de chasse ou la pêcherie, voire de former ses propres troupes à travers la caserne, force est de constater que cela reste assez classique sur le fond. Efficace sur la forme, mais diablement timide pour une série qui a su auparavant innover dans ses précédents opus. On retiendra toutefois la possibilité d’ériger des édifices plus importants en augmentant les paliers de son campement, ainsi que la capacité à établir des avant-postes sur la carte afin de surveiller les activités ennemies ou pour amplifier son nombre d’unités actives.


Une nouvelle vie pour un nouveau SpellForce ?
Il est un point indéniable où l’on peut dire que Grimlore Games a fait du bon travail. Visuellement parlant, SpellForce 3 est beau. Les jeux de lumière sont très bien rendus et les textures sont propres même en zoomant au maximum avec la molette de la souris. Les lieux sont peut-être classiques, l’on retrouve les sempiternelles grottes, forêts et plaines, mais elles sont toutes empreintes d’un petit quelque chose qui marque. Les cartes sont également suffisamment grandes pour permettre une exploration poussée à vos troupes ou à votre escouade.
De plus, les sensations que l’on souhaite ressentir dans n’importe quel RTS, à savoir celles de mener une grande armée face à un adversaire supérieur en nombre, un ultime baroud d’honneur face à des forces qui nous dépassent, sont présentes et nous procurent quelques petits frissons le long du dos.
Il serait criminel également de ne pas s’attarder sur la bande son du jeu. D’une excellente facture et disposant des pistes tantôt entraînantes, tantôt mélancoliques, elles soutiennent superbement le jeu dans ses phases autant dramatiques qu’épiques. Se promener dans Mulandir tout en discutant philosophie avec un orque n’a jamais été aussi emphatique.
Perfectible, mais ô combien savoureux, SpellForce 3 a de quoi ravir les âmes de nombreux rôlistes. Soutenu par une bande-son remarquable et enchanteresse, le scénario vous entraînera vers des pâturages pas si verts que ça, et dans une quête qui vous livrera son lot de surprises. Les fans de RTS en revanche y trouveront de nombreuses choses à redire : outre l’interface pas très lisible et les combats un peu trop chaotiques, il reste assez classique sur son gameplay.
+ Un univers sombre, crédible et attrayant
+ Une bande son magnifique
+ Une écriture savoureuse
+ Des compagnons charismatiques
+ Un scénario entraînant


– Le côté RTS mis en retrait
– Trois factions disponibles comparées aux anciens opus, c’est trop peu
– Les héros pouvant tenir tête à une armée
– L’IA perfectible

