« L’émotion la plus forte et la plus ancienne de l’humanité c’est la peur, et la peur la plus ancienne et la plus forte, c’est celle de l’inconnu ». Je ne sais pas vous, mais je trouve que cette citation de H.P. Lovecraft sied bien en guise de préambule à ce test. Oui, parce que c’est certainement la peur au ventre que vous avez dû cliquer sur ce lien hypertexte énigmatique, pour ce titre qui vous est sans doute obscur. Inutile de le nier, votre crainte est des plus palpables.
Cette crainte qui envahit votre molette de souris alors que vous déroulez fébrilement cet énigmatique récit, titubant entre ces sombres lignes, vous enfonçant dans l’inconnu… A juste titre d’ailleurs, car ce Call of Cthulhu : The Wasted Land est un petit indépendant qui sort de l’ombre épaisse un 14 Juin 2012. Et après avoir hanté ces instruments du mal que sont les Smartphones, c’est cette fois sur nos PC impies que s’abat cette imprécation. Allez, agrippez-vous bien à vos lanternes, on va éclairer tout cela !
Vous n’êtes pas sans savoir que l’Appel de Cthulhu et autres nouvelles de Lovecraft, font office de pierre angulaire du fantastique et de l’horreur. Pourtant, il est étrange de voir que peu de médias ont osé s’y aventurer, à croire qu’on redoute vraiment une malédiction. Il y a bien eu un FPS/Survival Horror, un petit jRPG, un morceau de Metallica et un court métrage, mais on attend encore la reconnaissance avec un blockbuster signé Michael Bay ou, mieux, Uwe Böll… En espérant que cette histoire de malédiction soit avérée… Quoi qu’il en soit, dans les adaptations réussies, il y a surtout le jeu de rôle papier éponyme, qui est l’un des plus connus de son genre outre-Atlantique, mais qui n’a pas été très démocratisé en Europe.
C’est donc non sans une joie inespérée qu’on a appris l’existence d’un RPG basé sur les règles de ce jeu de rôle sur table. Et c’est l’indé Red Wasp Design, avec un certain Tomas Rawlings et son équipe d’Anglais, qui s’y colle, sur iOS et Android d’abord, puis sur PC ensuite. Pour autant, la joie n’était pas tout à fait saine et sauve d’emblée, quand il a fallu passer par Intel AppUp où le jeu est exclusivement distribué. Lourd et intrusif, il a nécessité plusieurs tentatives pour prendre en compte mon activation. Il m’a même plus d’une fois empêché de lancer le jeu car il ne pouvait pas se connecter et faire sa mise à jour, même quand ma connection se portait au mieux. Pfff, qu’est ce qu’il ne faut pas faire pour un rendez-vous avec le grand ancien…
Cthulhu R’lyeh wgah’nagl fhtagn
Le jeu s’inspire fortement de la nouvelle « Herbert West, réanimateur » qui place le contexte dans la fameuse guerre des tranchées : la première guerre mondiale. En effet, profitant de l’horreur de la guerre et de ses sacrifices humains, les Allemands ont établi un lien avec un des grands anciens et tentent de l’invoquer dans ce bas monde. Incarnant le Capitaine Hill et sa petite troupe de Britanniques, le joueur doit se frayer un chemin entre gravats et barbelés. Ainsi, il devra faire face aux rangs de l’armée « boche » d’un côté et aux nombreuses créatures cosmiques de l’autre, et tentera de mettre fin à cette horreur…
Au delà du contexte rafraîchissant de joindre la grande guerre au mythe de Cthulhu, il faut dire que l’histoire n’est pas vraiment ce qu’on retiendra de ce The Wasted Land. Le jeu s’élance dans un délire Série B à coup de méchants moustachus qui ricanent, de professeurs excentriques et autres clichés du genre… Cet aspect est peut être assumé et voulu, pourtant ceci fait quand même tâche dans ce contexte supposé sombre et sans concessions. Alors non seulement la trame fait dans l’archi-classique « battre les vilains pas beaux et sauver le monde », mais en plus l’écriture des dialogues offre du gros kitch gras et parachuté. Bref, de la solution de facilité qui tranche net avec un univers sensé tourner autour de la peur et de l’inconnu…
Comme je l’ai dit, l’écriture des dialogues est déjà pas mal caricaturale en soit, mais c’était sans compter avec l’intervention divine de la version française… Franchement, il m’a rarement été donné de voir une localisation aussi catastrophique. Une localisation rendant les dialogues ridicules, quand ce n’est pas tout bonnement du grand n’importe quoi. On dirait même que celui qui a traduit le jeu n’avait aucune maîtrise de la langue, il a du juste passer le texte sous Google Translator et hop, c’était dans la boite. On a là une VF indigne de la dimension littéraire de la licence qu’exploite le jeu, et qui risque d’infliger de sérieux dégâts cérébraux à tout Molière des profondeurs qui se respecte… Ceci dit, on ne peut pas non plus dire que les dialogues soient très présents, puisqu’ils se limitent au début et à la fin de chaque mission et qu’ils ne sont pas interactifs de toute façon.
The Wasted Land est en effet entièrement centré sur les combats, et le jeu est constitué d’une petite dizaine de niveaux « skirmish » demandant en moyenne un peu moins d’une heure chacun. Heureusement, les combats, eux, tiennent globalement la route… En effet, le jeu se déroule exclusivement en tour par tour et il faudra donc gérer les points d’actions de chaque membre de l’escouade. Une satisfaisante panoplie d’actions s’offre alors à notre disposition. Utiliser divers types d’armement entre armes de mêlée, fusils et mitrailleuses, mais aussi demander un appui aérien via un pigeon voyageur ou bien utiliser des armes moins conventionnelles comme les livres de sorts… Les règles et les mécanismes des combats restent finalement bien huilés et assez proches de l’optique du jeu de rôle papier. Et, passés les premiers niveaux où les tirs ratent beaucoup et où ça traîne en longueur, les affrontements ne sont pas foncièrement déplaisants.
La douleur tombée du ciel
Ce qui est très déplaisant, en revanche, c’est la construction des niveaux où prennent place les échauffourées. Oui, s’il y a quelque chose qui frappe quand on entame une mission donnée, c’est sans doute la taille très réduite de la carte. Je ne sais pas si cela émane d’une limitation technique ou d’un manque d’inspiration des développeurs, mais difficile de jouir d’une expérience stimulante avec un level design aussi riquiqui, sans mauvais jeu de mots… Ceci est d’autant plus aggravé par la manie de vouloir souvent contenir le joueur dans une ligne toute tracée en utilisant les éléments du décors comme les gaz toxiques ou les barbelés. Même s’il faut avouer que l’idée de la protection offerte par la nature du terrain est, par contre, bien trouvée. Pour ne rien arranger, ces petites maps hébergent souvent un nombre conséquent d’ennemis qui ne tardent pas à affluer de toute part. Ceci donne alors une vive impression que toute cette joyeuse pagaille est entassée et on se sent très vite à l’étroit dans toutes nos approches.
Souvent on commence les missions avec les ennemis à portée de tir, ou dans les meilleurs des cas à quelques pas de là. Du coup, pas la peine de s’encombrer à placer les unités de façon stratégique, vous n’en aurez de toute façon pas la place. Non, aussitôt débarqué, vous n’avez qu’à tout simplement tirer dans le tas… La cerise sur le gâteau vient du coté du spawn des mobs – plutôt fréquent en plus – qui, une fois sur deux, pousse les ennemis à apparaitre juste sous le nez de vos personnages… Ce coté « tassé comme dans bocal de cornichons », couplé à la fâcheuse absence du brouillard de guerre, est loin de rendre service à la dimension tactique qui est pourtant le principal intérêt des combats, donc du jeu. Au final, on a l’impression de se faire une sorte de Worms, en bien moins fun quand même, tant la structure des niveaux rend le jeu bourrin et expéditif. C’est ce qui s’appelle prendre « Blitzkrieg » trop à la lettre…
Ce n’est pas le principe des missions qui viendra rattraper le level design du titre… Il sera dès lors souvent question d’atteindre un endroit donné dans la carte, endroit qu’il faudra ensuite défendre contre les vagues d’ennemis, après quoi il faudra rejoindre une zone d’extraction pour finir la mission. Ce schéma se produit pratiquement ad nauseam et seules quelques variantes interviendront d’une mission à une autre. La consolation vient entre les missions, là où on pourra prendre soin de ses personnages comme le veut la tradition des RPG. Il est donc possible d’embaucher de nouvelles recrues venues remplacer les unités tombées au combat (quand ce n’est pas un personnage clé, dont la mort sera synonyme de game over) et faire du commerce d’équipement. C’est surtout l’occasion de distribuer les points de compétences en échange de divers seuils d’expérience cumulés au fil des missions.
A noter que la progression des personnages est hybride, dans le sens où ils gagneront des points en utilisant certains types d’armes, en plus de ceux que vous leur aurez alloués. Une des idées les plus appréciées à ce rayon est le fait d’avoir prévu une gestion de la santé mentale qui fait que les personnages risquent de tomber dans un état de panique ou se retrouver paralysés, au fur et à mesure qu’ils seront confrontés aux créatures occultes. Une initiative « Shérif, fais-moi peur » qui va dans le sens du jeu de rôle papier associé et qu’il s’imposait de saluer.
C’est quoi ces Necronomi-conneries ?!
C’est sûr qu’avec un jeu de ce calibre, il faut être quelque peu tolérant et ne pas trop tenir rigueur au côté technique. Pourtant, force est de constater que cet aspect prend des proportions tellement désagréables qu’il est manifestement impossible de ne pas y succomber. Et il ne s’agit pas de l’aspect graphique du titre – bien qu’il ne doit pas faire l’unanimité -, qui est tout ce qu’il y a de plus passable si on ne s’obstine pas à faire sa fine bouche. Non, techniquement, ce qui porte autant préjudice à The Wasted Land, c’est son interface. D’abord, par son design grossier, ensuite par sa lourdeur et enfin par ses contrôles mal fichus et bâclés. C’est clair comme de l’eau de roche: le jeu est un bête portage de la version Smartphone, du coup le clavier n’est pratiquement pas reconnu et tout passera alors par la souris…
On aurait pu s’en accommoder si cela n’avait pas été aussi indigeste. La sélection des personnages à l’écran est très approximative, la gestion de la caméra est un calvaire, la sélection des objets dans les menus est limite un casse-tête… Certes, au prix où il est vendu, on est loin de demander la lune, mais ce n’est pas du luxe d’exiger une interface qui soit un minimum potable… Pour finir tout cela en beauté, je n’oublierai pas d’évoquer le système de sauvegarde: une seule et unique sauvegarde, sans emplacements différents, et avec sauvegarde automatique tous les tours. Que du bonheur par paquets de douze, quoi…
Finissons-en avec une vidéo gameplay, si le coeur vous en dit :
Call of Cthulhu : The Wasted Land sera peut être plus apprécié sur iOS et Android, par rapport à un catalogue désertique niveau jeux du genre, et étant plus en adéquation avec leurs caractéristiques techniques. Par contre, sur PC, c’est forcément une autre paire de manches vu qu’il est manifestement en deçà de la moyenne, même pour un petit jeu indépendant vendu à tout petit prix. Impossible de profiter d’une expérience Stratégie/RPG un minimum décente quand les tares, aussi bien techniques que relatives au design, sévissent autant et condamnent très vite le plaisir. Il faut admettre que, grâce au contexte Call of Cthulhu et aux règles du jeu de rôle papier éponyme, le plaisir n’est pas complètement aux abonnés absents. Mais un plaisir qui s’avère malheureusement éphémère vu les lacunes tentaculaires qui l’accablent de partout et qui l’engloutissent dans les profondeurs de R’lyeh où un célèbre poulpe l’attend… Iä, Iä !
+ Univers et règles Call of Cthulhu
+ Prix infime
– Level design étriqué et bourrin
– Interface et contrôles casse-pieds
– Version Française désastreuse
– Système de sauvegarde tordu













